A boire et à manger

Quand deux passions se rejoignent pour n'en faire qu'une: la gastronomie

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02 mars 2011

Un repas hors du commun (ou merci à internet !)

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Je n'arrive pas trop à savoir ce qui est le plus mémorable dans ce que j'ai vécu dimanche soir dans un petit appartement de la région parisienne. Si c'est d'avoir bu un Montrose 1928 éclatant de fraîcheur, réalisé un accord éblouissant entre des gambas à l'orange et un cru de Sauternes, ou rencontré avec un rare bonheur un garçon formidable croisé dans un forum d'amateur de vins ? 

Me refusant à départager, on va dire que les trois ont gagné, comme à l'Ecole des Fans ;o)

Mais remontons un peu dans le temps.

Sur mon forum favori, donc, j'ai fait la "connaissance" avec un p'tit nouveau dont les écrits me causaient. Ca ne s'explique pas : ils étaient (et le sont encore) empreints d'humour, d'humanisme, avec juste ce qu'il faut de dérision. On sent aussi un homme de culture, hédoniste ... et amateur de (très) bons vins. Bref, le gars que tu as envie de rencontrer. Et puis en plus, il a  un super prénom : Eric !

Nous échangeons donc via la messagerie privée, promettant de se voir à l'occasion. Celle-ci arrive plus vite que prévu : je dois me rendre en champagne le 28/02. Pourquoi pas faire une halte le 27 sur Paris? Top-là !

Eric m'envoie une liste de vins qu'il a prévu d'ouvrir pour l'occasion. Je dois en choisir quelques uns sur la liste. Parmi eux : Montrose 1928. Celui-là, je veux absolument le découvrir : c'est une année mythique du XXème siècle, incontournable pour l'amateur de Bordeaux que je suis. 

Nous discutons des accords à envisager avec les différents vins. Des bricoles à acheter pour le repas. Et déjà, je sens que nous sommes à l'unisson. Le moment devrait être grand...

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Dimanche matin, je fais des madeleines pour le dessert. J'achète le filet mignon que je fais cuire à basse-température de 12h à 16h. Je carafe le vin blanc que j'ai prévu d'amener. Prépare une sauce aux cèpes, pour le filet de boeuf, emballe avec précaution deux carafes. A 16h30, je suis paré pour l'aventure.

Deux heures plus tard, je suis au pied de l'immeuble d'Eric, et nous faisons connaissance. Celui m'aide à déménager tout mon fourbi, car mes petits bras musclés n'y suffisent pas.

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A peine arrivé, nous nous attaquons à l'ouverture du Montrose 1928. La vrille du tire-bouchon eût été plus longue, nous aurions sans doute réussi à extraire le bouchon sans difficulté. Mais là, il casse. Après quelques tentatives pour retirer l'autre moitié, celle-ci tombe dans la bouteille. Pas grave : nous décantons le vin dans une carafe étroite. Il y passera la soirée sans trop souffrir de ce transfert.

Au premier nez, on sent plutôt le sous-bois d'automne, ronces incluses. Une heure plus tard, il aura gagné en fraîcheur, avec un cassis de plus en plus omniprésent, y compris dans son côté végétal. Et puis l'inévitable cèdre et une pointe (affûtée) de mine de crayon.

En bouche, il n'est pas au départ très harmonieux. Un peu trop fin en attaque, et un peu brutal en  final. Ce qui est néanmoins positif, c'est le fruit bien présent dans ce vin de 82 ans. C'est au moment où il sera dégusté avec le filet mignon qu'il sera à son optimum. Il gagne alors en ampleur, en rondeur, étiré de bout en bout par une acidité évoquant un Las Cases 1988 ou certains Brunell(i). Les tannins sont alors d'une grande discrétion. Et on a vraiment l'impression de boire un beau Médoc des années 80 au début de sa maturité. En fait, j'imagine que ça doit faire 50 ans qu'il est ainsi, refusant de s'abandonner à la décrépitude de l'âge !

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Le Lagune 1982 pose moins de problème : à l'ouverture, le nez est concentré, marqué par le fruit noir mûr et l'encens. La bouche est tout aussi dense, et un peu austère, pour ne pas dire rude. Plus tard, il gagnera un peu en séduction, avec un côté plus délié, mais ne sera jamais vraiment à la hauteur de nos attentes. A ce jour, mon 1982 le moins exaltant. 

bordeletC'est pas tout, mais il faut que je me mette au fourneau. Durant ce temps, nous nous rafraîchissons le palais avec un Poiré Granit d'un troisième Eric : Bordelet, celui-ci (non, il n'y a pas de faute d'orthographe). Eric N°2 découvre avec plaisir cette boisson fine et désaltérante, véritable hymne à la poire. Qui offre l'avantage de ne faire que 3.5° d'alcool, ce qui est très bien vu la soirée qui nous attend ;o)

Eric a acheté deux énormes gambas crues et deux plus petites, cuites. Pour accompagner le sancerre Clos de Beaujeu 1995 de Gérard Boulay, je fais une petite "salade" avec les gambas cuites et des suprêmes de pomelo jaune (juste du sel et du poivre du moulin en assaissonnement).

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Dans l'absolu, ça se marie bien avec le vin, mais celui-ci, malgré les deux heures de carafage, reste peu causant. La matière est riche, puissante, mais assez monolithique. A la fin du repas, je le regoûterai : il sera plus "sauvignon" avec des notes de cassis épicé, mais c'est tout de même pas vraiment ça. En tout cas, une leçon instructive pour la dernière bouteille qu'il me reste.

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J'ai ramené de la maison 50 cl de jus d'orange qui s'avèrent utiles. Après avoir décortiqué les grosses gambas crus, je fais revenir les carapaces dans une casserole avec une échalote, puis je verse le jus d'orange dessus. Et laisse réduire le tout une bonne heure. Puis je filtre. Je rajoute un peu de beurre et transfère le tout dans une poêle. J'attends que le mélange épaisse un peu pour ajouter mes deux gambas. Et je les laisse cuire tranquillement, en les arrosant constamment du liquide, et les retournant de temps au temps. Au bout de 6-7 mn, elles sont prêtes à être dégustées. 

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026Vu le côté peu causant du Sancerre, ce n'est même pas la peine de le tenter sur les gambas : c'est un échec assuré. Par contre, sur le rebord du balcon, une carafe de Guiraud 2001 attend son heure (normalement pour le dessert). Dès la première bouchée de gamba en bouche, je me dis "mais oui bien sûr", et court chercher le Sauternes. Je m'en sers un verre, le goûte en parallèle avec le plat ... et miracle de la géométrie : les parallèles se rejoignent ! Du coup, j'en sers un verre à Eric. Qui goûte à son tour. Et je sens l'émotion l'envahir. On causait un peu plus tôt de l'accord parfait : on l'a !

Ce qui est génial ici, c'est que le vin s'est parfaitement adapté à la situation : il a perdu son sucre, sa vanille et son bois pour ne garder plus que son orange confite avec l'écorce, vibrant à l'unisson avec celle du plat. Avec le "croquant" de la chair du crustacé, ce n'est que du bonheur!

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C'est là que l'on voit que le Montrose a un p... de caractère, car pour passer après ce petit miracle sans broncher, faut du coffre ! Comme écrit plus haut, il a accompagné à merveille le filet mignon. Son acidité répondant bien au végétal du pois gourmands, le velouté des tannins à la chair fondante du porc, et son aromatique automnale ... aux champignons.

019Nous nous attaquons ensuite à du filet de boeuf avec des pommes de terre sautées et le Lagune 1982. Rien à redire, mais nous sommes tout de même dans le minimum syndical pour une année aussi mythique. Bon, mais vraiment pas exaltant.

Du coup, Eric me sert un vin mystère qu'il brûle de me faire goûter. Le nez est joli, mariant les fruits des bois l'olive noire et un boisé m'évoquant l'espagne (noix de coco, toffee ... Chêne américain ?). Ca sent le sud, sans trop savoir d'où En bouche, c'est bien mûr, charnu, avec des tannins bien polis. La finale est épicée, mais pas très longue. Mais qu'est-ce ?

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Un Cabernet Sauvignon de Crête, produit "en amateur" à 300 exemplaires (= 1 barrique) par Alex, un nouveau venu sur le forum. Il en a envoyé une bouteille à Eric pour avoir un avis sur sa production. Ben, c'est bien, en fait : beaucoup de pro font nettement moins bon ! 

Nous avons continué ensuite sur un Saint-Nectaire, en buvant alternativement les 3 rouges. C'était toujours le Montrose le meilleur !

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Le dessert, c'est juste de la mangue (avion) et du pomelo. Un bilan carbone pitoyable, mais un accord très satisfaisant avec le Guiraud qui se boit comme du petit lait. 

Nous avons fini la soirée autour d'un Finlaggan (single Malt d'Islay), aux notes tourbées/fumées d'une grande élégance (et sans la moindre chaleur en bouche). Une très belle conclusion à ces quelques heures riches en émotion dont nous nous souviendrons longtemps.

Pas de doute que nous nous reverrons pour partager d'autres moments bacchiques!

 



Commentaires sur Un repas hors du commun (ou merci à internet !)

    wha...

    Posté par cé., 02 mars 2011 à 09:13 | | Répondre
  • Quand 2 épicuriens se rencontrent...j'adore...

    Posté par sandro, 03 mars 2011 à 20:21 | | Répondre
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